SQUAREGOT

Testament d'un decker

J'ai 27 ans depuis quelques jours et j'ai peur de courir les Ombres pour la dernière fois. Contrairement à mes rêves de gosse, je ne suis pas devenu le decker le plus demandé des UCAS ni même de Seattle, j'ai juste acquis une réputation de mec fiable que les Johnsons comme les fixers embauchent. Avec le temps, j'ai pu choisir mes runs et mes hacks, composer avec les petits caïds du milieu et les vrais psychopathes chromés sans pour autant -trop- renier mes valeurs.
Mais je ne pensais pas commencer mon testament comme cela...

C'est en voyant courir mes mains sur mon deck, ces bonnes vieilles mains totalement analogiques, que je me suis rappelé mon parcours. Ce sont ces mains qui ont écrit, sur un bout de papier de l'école publique du quartier misérable où je suis né, sous la traditionnelle question "que veux-tu faire quand tu seras grand?" ces quelques mots:
"je veux devenir magicien"
Même dans les coins les plus mal famés du conurb de Seattle, tous les gamins passaient un test d'aptitude à la magie et je savais que j'étais totalement insensible au Talent. Je me souviens de ma maitresse qui voulait me faire comprendre que je pouvais devenir quelqu'un, faire plein de choses mais que les arts thaumaturgiques me resteraient à jamais inaccessibles. Ma réponse l'a laissée surprise, elle qui pensait que je me rêvais puissant magicien:
"Mais madame, l'informatique est déjà une forme de magie"

Et c'est avec ces mêmes mains que j'ai tapé mes premières lignes de code, passage obligé pour comprendre la logique derrière les structures de la Matrice. Je me revois passer des heures sur l'asthmatique terminal familial, d'abord à m'en servir normalement puis ensuite à le bidouiller pour en sortir des programmes pas du tout prévu par les concepteurs de cette copie chinoise de terminal haut de gamme. Je n'avais qu'une dizaine d'années et je rêvais déjà de m'interfacer avec la machine, je regardais tous les catalogues et toutes les publicités vendant des datajacks et son imaginaire rempli des néons de la Matrice telle qu'on la vend aux non-connectés. Mais l'attente fut longue avant d'avoir les moyens de me payer l'opération qui devait m'ouvrir les portes des mondes virtuels aux Glaces meurtrières.

Je me souviens de mes parents, de leurs efforts pour nous empêcher de sombrer mon frère et moi dans la drogue ou son deal, débouchés faciles pour des gars qui veulent de l'argent rapidement. Costaud et vif comme je l'étais, j'ai plus d'une fois eu une proposition d'un gang ou d'un groupuscule mafieux. Mon petit frère, chétif et rêveur, était plus un souffre-douleur qu'un leader et il s'en est sorti plus dignement que moi, le voilà comptable dans une corpo de seconde zone mais assuré de vivre vieux et d'offrir une meilleure vie à ses gosses que celles que nous avons eu.
Je me souviens des petits boulots pour me payer mon premier deck débridé, avant même que je me fasse percer le crâne pour y être relié. Ma mère ne voulait pas me donner l'autorisation et à 15 ans, aucune clinique un tant soit peu correcte n'aurait accepté de pratiquer cette opération.
Je me souviens des premiers hacks qui m'ont rapporté quelques nuyens, de cette impression de lenteur malgré ma vitesse de frappe qui aurait fait pâlir de jalousie plus d'une des ces dactylos du XXème siècle. Et quand j'ai eu assez d'argent, que plusieurs personnes m'ont conseillé le même doc de rue pour l'installation d'un datajack chromé au niveau de ma tempe, j'ai franchi le pas. J'avais 17 ans et je me souviens de la réaction de mes parents quand je suis rentré le lendemain à la maison. Je me souviens aussi de la punition qui a suivi aussi...

Et puis la machine était lancée, j'ai parcouru le cyberspace comme un nouveau né qui s'émerveille de chaque contruct, j'ai parlé à des systèmes semi-intelligents qui avaient plus de conversation que la plupart de mes semblables. Je me suis enfoncé dans le darknet, j'ai navigué dans la zone grise entre esprit brillant et dangereux criminel avant de sauter le pas, d'abandonner mon SIN et de devenir qui je suis maintenant.

Me voilà donc 10 ans plus tard, à la veille d'un run aussi fou qu'improbable, plus imposé que réellement choisi mais c'est ça aussi la vie dans les Ombres. Je ne sais pas si je sortirai indemne de cette folie ou même dans un état autre que végétatif alors je préfère taper ces quelques lignes en préambule à mon testament, sur un clavier tout ce qu'il y a de plus standard, sur lequel courent mes mains dont les réflexes musculaires ne se sont pas atténués une fois interfacé avec la machine, bien au contraire. Mais si cette partie est publique, le contenu de mon testament ne pourra être lu que par la personne que j'ai choisie... ou bien un decker encore plus doué que moi car le voici mais crypté:


---- début du contenu crypté AES 1024Tbits

06/09/16 - Lien permanent - tags: #Shadowrun #nouvelle #écriture #decker #testament